Elections en RDC: comment Kabila cadenasse le scrutin

Elections en RDC: comment Kabila cadenasse le scrutin

08 Avr 2018

par Christophe RIGAUD

Et si les élections de décembre 2018 avaient bien lieu? Après avoir retardé par deux fois la présidentielle, Joseph Kabila pourrait bien prendre la classe politique de court en organisant un scrutiny qui tournerait en sa faveur.

© Présidence RDC

Pour s’assurer une maîtrise du pouvoir avec ou sans lui, Joseph Kabila a tout d’abord décidé de faire place nette dans un paysage politique congolais un peu trop encombré (plus de 600 partis sont enregistré en RD Congo). Objectif : limiter les candidatures à la présidentielle et faire du PPRD le parti dominant de la majorité dans les assemblées. Avec la publication d’une nouvelle loi électorale, en décembre 2017, le chef de l’Etat s’est donc taillé un texte sur mesure pour contrôler le scrutin… et faire le ménage. Afin d’éviter une multitude de candidatures dans une présidentielle à seul tour, la nouvelle loi a multiplié par deux les frais (non remboursables) pour se présenter à la magistrature suprême (soit 100.000 dollars) et par quatre pour les candidats au poste de député national. Une mesure qui devrait calmer les ardeurs de certains « petits » candidats.

La nouvelle loi a également instauré des « seuils de représentativité » pour que les partis politiques puissent obtenir des sièges à l’Assemblée nationale. L’objectif est là encore de limiter le nombre des partis à la chambre, mais il aura aussi pour effet de les obliger à se regrouper en coalition… ou à disparaître. Une aubaine pour le parti présidentiel, le PPRD, qui devrait ainsi être en mesure « d’absorber » certains de ses alliés de la majorité. Avec ce nouveau texte, Joseph Kabila tente de prendre majorité et opposition de court afin de bipolariser la vie politique congolaise.

Un fichier electoral qui laisse encore à désirer

Pour contrôler les prochains scrutins et les faire tourner à son avantage, Joseph Kabila pourrait être tenté de jouer la carte du fichier électoral. Un « tripatouillage » qui lui avait déjà permis de se faire réélire dans des conditions douteuses, créant ainsi une crise de légitimité à l’origine des tensions actuelles. A la suite des élections chaotiques de 2011, le fichier des électeurs avait été mis en cause dans les nombreuses fraudes relevées au cours du scrutin. En dehors des bourrages d’urnes, de la falsification de procès verbaux, de bulletins manquants dans plusieurs bureaux de vote, ou de la circulation des bulletins déjà cochés en faveur de Joseph Kabila, le fichier des électeurs devait être revu de fond en comble. C’est désormais chose faite depuis quelques semaines.

Mais les opérations d’enrôlement menées par la Commission électorale (CENI) en 2017 ont rapidement éveillé les soupçons de l’opposition. Plusieurs provinces affichaient des taux d’inscription sur les listes électorale supérieurs à 50%, alors que la norme tourne plutôt autour de 40% selon les experts internationaux. La CENI avait même réussi l’exploit d’enrôler 94% de la population de la province du Sankuru.

Quelques mois plus tard, et après nettoyage du fichier, la CENI a finalement radié 6 millions d’électeurs, dont 5 millions de doublons et 900.000 mineurs ! Un chiffre anormalement élevé qui fait dire à l’opposition qu’au vue du nombre de faux électeurs, un audit indépendant devrait être rapidement diligenté. Rien ne dit en effet que l’actuel fichier électoral soit plus crédible que l’ancien, tonne-t-on dans l’opposition. L’Eglise catholique avait d’ailleurs fait part de nombreuses irrégularités au moment de l’enregistrement des électeurs. Au-delà de possibles « tripatouillages », le recensement des électeurs permet également de répartir les sièges dans les chambres, Assemblée nationale et Sénat. Un enjeu capital pour Joseph Kabila, qui compte bien continuer à contrôler les deux assemblées, voire à présider le Sénat s’il décide de passer la main.

Des machines à voter controversées

Mais la plus forte inquiétude en matière de fraude vient de l’introduction des machines à voter, il y a quelques mois. Officiellement, l’objectif serait de faire des économies en imprimant directement dans les bureaux de vote les bulletins et d’éviter leur longueur excessive avec des listes de candidats interminables (présidentielle, législative et provinciale étant couplées). Côté économies, les machines à voter seraient en fait une bien mauvaise affaire pour l’opposition qui annonce la somme de 150 millions de dollars. Pour le reste, la communauté internationale et les experts internationaux sont unanimes pour redouter des nombreuses fraudes possibles.

Aucun test n’a été réalisé grandeur nature sur ces machines et la confidentialité du vote laisse à désirer dans un pays au fort taux d’analphabétisme. L’Eglise catholique a demandé une certification nationale et internationale des machines. Mais déjà les essais réalisés en grande pompe devant des membres de l’opposition au parlement se sont révélés un fiasco. Pire, la Corée du Sud qui fabrique cette machine dit redouter « les fraudes et les retards que l’usage de la machine à voter pourrait occasionner. » Et avec 9% de taux d’électrification du pays, on imagine enfin les nombreux bugs qui pourraient se produire aux quatre coins du pays.

Des moyens financiers limités

Enfin, dernier levier entre les mains de Joseph Kabila pour le contrôle du scrutin : les finances. Si la CENI a visiblement eu les moyens de réaliser l’enrôlement des électeurs (sans qu’aucun chiffre ne soit avancé), on peut avoir des doutes quant au reste de l’organisation des élections. Les 432 millions de dollars prévus pour le scrutin de 2018 représente 10% du budget de l’Etat ! Si Kinshasa affiche sa volonté de financer elle-même les élections générales de 2018, une aide internationale n’est pas exclue, mais elle serait « sans condition » pour les autorités congolaises.

Dans ce contexte, Joseph Kabila dispose de toutes les manettes pour garder l’initiative dans un scrutin qu’il n’imagine pas tourner en sa défaveur : calendrier électoral encore extensible, calibrage de l’espace politique des différents partis… sans parler des possibilités de fraudes. Toutes ces manoeuvres sont à considérées dans la mesure ou Joseph Kabila décide de céder son fauteuil et de désigner un dauphin. Mais pour l’instant, nous en sommes encore loin.

Les contraintes financières ou logistiques pourraient encore retarder une troisième fois le scrutin. Et en négociant avec une partie de l’opposition, qui accepterait une nouvelle transition, Joseph Kabila pourrait de nouveau entrevoir l’idée de modifier la Constitution afin de se succéder à la présidence. Dernier tour de passe-passe : Joseph Kabila pourrait enfin être tenté de « découpler » la présidentielle, les législatives et les provinciales, en donnant la priorité aux scrutins locaux remisant la présidentielle plus tard. Avec une Assemblée nationale et un Sénat acquis à sa cause, il serait alors en mesure de changer les règles : en s’autorisant un troisième mandat ou en choisissant l’élection du président au scrutin indirect. Le feuilleton de la succession de Joseph Kabila est donc loin d’être terminé.

Christophe RIGAUD – Afrikarabia

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