RDC: les Congolais unis pour garder l’eau de leur fleuve

RDC: les Congolais unis pour garder l’eau de leur fleuve

  • 3 mai 2018
  • Marie-France Cros

RDC: les Congolais unis pour garder l’eau  de leur fleuve

Par Marie-France Cros.

La République démocratique du Congo (RDC) n’a pas signé, dimanche 29 avril, un protocole d’accord sanctionnant la fin du premier sommet du Fonds bleu du bassin du Congo, à Brazzaville. En cause: le manque de considération pour les positions de Kinshasa au sujet de l’eau du bassin du Congo, alors que l’ancienne colonie belge est la principale concernée.

Ce doit être le seul sujet qui mette tous les Congolais d’accord, Majorité présidentielle comme opposition: on ne les dépouillera pas de l’eau du fleuve Congo et surtout pas sans les consulter. Or, c’est bien ce qui s’est fait du 26 au28 février dernier à Abuja (Nigéria).

En l’absence de la RDC mais en présence de l’Unesco et de représentants de la Libye, du Gabon et de Centrafrique, les dirigeants des pays de la Commission du bassin du lac Tchad (Tchad, Niger, Nigéria, Cameroun), ont décidé de relancerun vieux projet italien des années 70, Transaqua par la « Déclaration d’Abuja ». Ce projet, élaboré par le cabinet d’ingénieurs Bonifica, prévoit de remplir le lac Tchad (qui a perdu 90% de sa superficie en 40 ans) par transfert des eaux du bassin du fleuveCongo, grâce à deux barrages à construire en Centrafrique, à un canal de 2400 km à creuser, en passant par l’affluent du Congo, l’Oubangui, et par le Chari. On parle de 100 milliards de mètres cubes par an.

Instabilité politique

Le projet – qui semble irréalisable en raison de l’instabilité politique en Centrafrique et autour du lac Tchad, où règnent les islamistes de Boko Haram – est d’un coût estimé à 14 milliards de dollars (11,5 milliards d’euros). Il a longtemps été oublié, faute de financement, jusqu’à ce que Bonifica fasse appel au géant chinois de l’énergie, Power China, qui a déjà construit un barrage au Cameroun. Les deux entreprises ont signé un accord en 2017, selon l’AFP, et l’entreprise chinoise a été chargée de conduire une étude faisabilité.

Sans attendre celle-ci, en février dernier à Abuja, le secrétaire exécutif de la Commission du bassin du lac Tchad, Sanusi Abdullahi, déclarait que ce transfert des eaux n’était « pas une option mais une nécessité ». Et le président du NigerMahamadou Issoufou ajoutait que le projet Transaqua était « certes ambitieux, mais indispensable à la survie de la planète », rapportait RFI.

Les spécialistes sont loin d’être d’accord avec cette assertion et les Congolais y sont carrément opposés. Un observateur au Congo note qu’il n’y a en RDC qu’une seule rivière qui ne fasse pas partie du bassin du Congo, la Semliki, à lafrontière ougandaise, qui coule vers le Nil. Les spécialistes soulignent en outre que le bassin du Congo est le deuxième poumon de la terre après l’Amazonie; qu’il constitue une réserve de carbone d’importance mondiale pour la régulation des gaz à effet de serre; qu’il assure la régulation du climat de l’Afrique centrale; qu’il est d’une biodiversité exceptionnelle; que 200 millions de personnes y vivent (contre 40 millions dans le bassin du lac Tchad). Et surtout qu’on ne dispose pas d’assez de connaissances pour prévoir précisément ce qu’un tel prélèvement d’eau entraînerait pour le bassin du Congo.

Tollé à Kinshasa

Le projet Transaqua a soulevé un tollé en RDC. Auteur en 2016 du livre « La guerre de l’eau à la porte de la RDC », l’éditeur du Potentiel et sénateur d’opposition Modeste Mutinga a réagi de manière carrée: « On ne doit pas chercher à résoudre un problème dans un coin et en créer un ici, en RDCongo », a-t-il déclaré à l’AFP. Le chef du principal parti d’opposition, Félix Tshisekedi, y voit « un risque pour la stabilité du pays ». De l’autre côté de l’échiquier politique, le député de la Majorité présidentielle Patrick Kakwata a qualifié Transaqua de « danger pour la République ». Le 4 avril, le ministre congolais de l’Environnement, Ami Ambatobe avait déclaré devant le parlement que ce projet risquait de mettre en péril l’aggrandissement du barrage d’Inga, dit « GrandInga ».

En mars dernier, l’administrateur directeur technique honoraire de la Régie des voies fluviales de RDC, Jean-Pierre Muongo, soulignait dans un rapport que des études climatiques de la Nasa montraient clairement que la tendance était à une augmentation des pluies dans le bassin du lac Tchad et à une diminution dans les années à venir dans celui du Congo. Déjà, la décrue du Congo affecte le fonctionnement du barrage d’Inga (RDC) tandis que l’Oubangui n’est plus navigable que 6 mois par an au lieu de 12.

La superficie du lac Tchad, passée de 25.000 km2 en 1964 à dix fois moins en 2004, serait, elle, repassée à 14.000 km2. Ce lac, peu profond, est d’une superficie très changeante, au gré du climat et du débit du fleuve Chari, qui l’alimente. Selon M. Muongo, il « avait séché vers les années 1830 » puis encore « vers les années 1900 », avant les années 1970-80. Certains spécialistes notent que son rétrécissement a dégagé des terres fertiles exploitées aujourd’hui.

La demande d’étude d’impact reste sans suite

Muongo note encore qu’une étude d’impact environnemental et social avait été demandée par Kinshasa et Brazzaville à la Commission du bassin du lac Tchad – qui n’en a rien fait. Et il souligne que les signataires de la Déclaration d’Abujaapprouvant le projet Transaqua devaient au départ réfléchir à d’autres moyens de venir au secours du lac Tchad, moyens qu’ils n’ont finalement pas même mentionnés: éliminer les pratiques culturales gaspillant l’eau; mettre en œuvre des plans de gestion intégréedes ressources en eau dans chaque pays riverain; recourir aux abondantes eaux souterraines; réguler l’utilisation de l’eau pour l’irrigation. Roland Pourtier, président de l’Association des géographes français et l’un des coordonateurs de l’Atlas du lac Tchad a déclaré à Jeune Afrique que « l’intérêt de ce projet est probablement en partie financier ».

Certains, à Kinshasa, ne manquent pas de comparer cette manière de décider de l’utilisation des ressources du Congo sans consulter le Congo à la Conférence de Berlin, en 1885, où les puissances européennes se partagèrent l’Afrique. Le 29 avril, le ministre congolais des Transports, José Makila, a bien montré le mécontentement des Congolais en refusant de signer le protocole de Brazzaville.