Anomalies et questionnements sur les statistiques du fichier électoral publiées par la CENI – AJ Lomandja

Anomalies et questionnements sur les statistiques du fichier électoral publiées par la CENI – AJ Lomandja

Anomalies et questionnements sur les statistiques du fichier électoral publiées par la CENI

 

Par Alain-Joseph Lomandja

Le 06 avril 2018, la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI), par sa décision n° 007/CENI/BUR/18, a publié les statistiques des électeurs par entités électorales.[1] Trois jours plus tard, soit le 09 avril, la CENI a déposé l’avant-projet de la loi relatif à la répartition des sièges au Ministère de l’intérieur.[2] Curieusement, les statistiques incorporées dans les annexes de cette loi sont assez différentes de celles rendues publiques par la CENI le 06 avril. Nous nous proposons de relever ces disparités et anomalies dans les lignes qui suivent.

Tout commence le 06 avril, quand la CENI annonce que le fichier électoral est passé de 46 542 289 électeurs enrôlés à 40 287 387 d’inscrits. Elle ajoute ensuite avoir extrait 5 381 763 doublons et radié 902 289 mineurs. Premier couac, en additionnant les trois derniers chiffres (électeurs inscrits restants, doublons et mineurs radiés), on n’obtient pas 46 542 289 présentés comme chiffre initial total d’électeurs enrôlés, mais plutôt 46 571 439, soit une différence de 29 150 électeurs. Cet écart aura été un indicateur assez important.

Pour revenir aux statistiques rendues publiques par la CENI, il est à noter, comme nous l’avons dit plus haut, que celles contenues dans la loi sont différentes de celles publiées le 06 avril et qu’on retrouve sur le site internet de la CENI[3]. Aucune province ne garde les mêmes statistiques, même si dans une dizaine d’entre elles, ces différences restent légères, comme le montre le tableau qui suit. Pour expliquer ces différences, deux membres de la CENI que nous avons contactés parlent des opérations de dédoublonnage qui ont continué après le 06 avril. Mais cet argument étonne et détonne, étant donné qu’il ne tient pas compte du fait que le projet de loi a été déposé le 09 avril au Ministère de l’intérieur. Ce n’est donc pas en 3 jours qu’on réalise ce qui n’a pas été accompli pendant les 158 jours dévolus à cette activité.

Un phénomène particulièrement inquiétant est l’augmentation dans la loi du nombre d’électeurs dans 16 provinces par rapport aux chiffres annoncés le 06 avril. On sait que les opérations de dédoublonnage et de radiation des mineurs diminuent les statistiques au lieu de les augmenter. Or, l’élimination des doublons et des mineurs que la CENI prétend avoir continué après le 06 avril, conduit curieusement à des augmentations du nombre d’électeurs dans certaines provinces. Ces augmentations sont parfois significatives et donc encore plus inquiétantes car non injustifiées. C’est le cas de la Tshopo (+ 74 761), du Kwilu (+ 37 230), du Kasaï-Oriental (+ 37 172), du Sud-Ubangi (+ 25 769), de la Lomami (+ 14 292), du Mai-Ndombe (+ 11 966) et du Sud-Kivu (+ 11 421). Pendant ce temps, le Sankuru, lui, perd encore 96 599 électeurs potentiels entre le 06 et le 09 avril.

Pour justifier ces augmentations inattendues du nombre d’électeurs après le dédoublonnage et la radiation des mineurs, deux hypothèses nous paraissent plausibles : soit la CENI disposait d’une masse de données non traitées au 06 avril, auquel cas elle aurait délibérément publié des statistiques partielles et donc forcément erronées ; soit alors elle a arbitrairement changé les statistiques dans la loi en vertu des critères qu’elle seule connait. On pourrait se dire que ces changements de statistiques ne modifient pas beaucoup la répartition des sièges. Mais c’est oublier qu’ils peuvent impacter profondément la présidentielle qui, elle, se joue en un seul tour et à la majorité simple.

Le tableau suivant donne une idée plus précise des écarts et des augmentations des statistiques électorales contenues dans la loi par rapport à celles que la CENI a publiées le 06 avril dernier :

En conclusion, les disparités et les anomalies relevées dans les statistiques de la CENI forcent à la prudence. Le fichier électoral est tellement important et tellement déterminant dans un processus électoral pour qu’on permette à certains de le tripatouiller à leur guise. L’audit du fichier électoral qui débute dans quelques jours peut contribuer à clarifier ces anomalies, car une source proche de la CENI nous a parlé d’une masse de données illisibles qui auraient été abusivement assimilées à des doublons au 06 avril 2018 par la CENI. Certes, l’audit ne va pas changer le contenu du fichier ni donner des sièges supplémentaires à ceux qui s’estiment lésés, mais il peut contribuer à améliorer son contenu, pourvu que ses avis ne restent pas consultatifs. Enfin, il convient de souligner que les disparités et anomalies constatées ne disqualifient pas la totalité du fichier électoral. C’est là un autre extrême qu’il convient absolument d’éviter, étant donné que les généralisations abusives contribuent à agiter les esprits.

Alain Joseph Lomandja

Analyste électoral et ancien Senior Training Manager du Centre Carter

Références

[1] Cf. https://www.ceni.cd/articles/decision-n007-ceni-bur-18-du-06-avril-2018-portant-publication-des-statistiques-des-electeurs-par-entites-electorales .

[2] Cf. https://www.radiookapi.net/2018/04/10/actualite/politique/la-ceni-depose-lavant-projet-de-loi-sur-la-repartition-des-sieges-au .

[3] Cf. toute la cartographie sur le site de la CENI https://www.ceni.cd/cartographie/provinces .