RDC: Paris et Luanda font pression, Kinshasa se crispe

RDC: Paris et Luanda font pression, Kinshasa se crispe

Il faut dire qu’en Afrique, la donne a changé à la tête de plusieurs états. En Afrique du Sud, le nouveau président Cyril Ramaphosa incarne désormais une vraie rupture avec le pouvoir en place à Kinshasa. Ancien allié de Joseph Kabila, Jacob Zuma a cédé son fauteuil à un président qui semble maintenant très à l’écoute de l’opposition congolaise. Le meeting du mouvement Ensemble de l’opposant en exil Moïse Katumbi s’est d’ailleurs tenue en Afrique du Sud… au grand dam de Kinshasa. A Luanda, la roue a également tourné pour le pouvoir. Exit Dos Santos et bienvenue à João Lourenço. Le nouveau président angolais tente lui aussi de faire entendre une autre musique à son voisin congolais. Et pour presser Joseph Kabila à passer la main, Luanda joue la carte de l’Union africaine, avec à sa tête… le Rwandais Paul Kagame, dont les relations avec Kinshasa ont toujours été explosives.

Paris entre dans la danse

Paris entre dans la danse

Paris entre dans la dance

Dans ce concert de pressions plus ou moins amicales, comme celles du président du Zimbabwe, Emmerson Mnangagwa, qui prône « une sortie honorable » et négociée de Joseph Kabila, la France était plutôt restée discrète. Très active à l’ONU, la France faisait profile bas à l’Union européenne, se démarquant de la Belgique, très critique envers les autorités congolaises. La France, avec l’Espagne, avaient d’ailleurs « minimisé » un communiqué de l’Union européenne après une violente manifestation réprimée dans le sang fin 2017. Paris est alors accusé de se prêter à un double jeu, ménageant Kinshasa autour d’intérêts économiques en RDC. Mais par deux fois, Emmanuel Macron est sorti de son silence pour se positionner clairement sur le dossier congolais.

Lors de la visite de Paul Kagame le 23 mai, le président français avait affirmé soutenir l’initiative prise par le président de l’Union africaine. Déclaration presque anodine, sans autre commentaire, qui avait pourtant déclenché une première salve de critiques de Kinshasa. Le porte-parole du gouvernement Lambert Mende, y avait vu des « propos subliminaux et plein d’ambiguïté », estimant que « personne n’a le droit d’envisager des solutions aux problèmes qui sont les nôtres sans nous ». Discuter avec Kigali constitue visiblement une ligne pour Kinshasa.

Mais le 28 mai, lors de la visite du président angolais João Lourenço à l’Elysée, Emmanuel Macron a nettement précisé sa position. Le président français a demandé l’application de l’accord de la Saint-Sylvestre, qui, « seul, permettra une clarification de la situation politique, sans complaisance, dans le calme ». Les accords du 31 décembre 2016 prévoient que le président Joseph Kabila passe la main, comme l’exige la Constitution, prenne des mesures de décrispation politique et organise des élections crédibles et transparentes.

Luanda enforce le clou

Le président angolais a été plus explicite sur le sujet et a balayé tout soupçon de conspiration contre la RDC pour tenter de rassurer son voisin congolais. « Le président Kabila doit respecter les accords », mais João Lourenço s’est refusé à dire que « Joseph Kabila doit quitter, nous n’avons pas le droit de le faire ». « Pour le président Kabila c’est un conseil et pas une obligation. S’il n’accepte pas nos conseils, nous n’avons pas de moyen de faire pression sur lui d’une autre manière. Nous ne voulons pas qu’après le mois de décembre, on commence à dire que les élections se sont réalisées dans des conditions pas satisfaisantes », a ajouté le président angolais.

Il n’en fallait pas plus pour faire sortir de ses gonds Lambert Mende qui a dénoncé « ces nouveaux conquistadors (qui) maquillent leur croisade dans une propagande nauséabonde » et de prévenir les pays voisins du Congo : « les pays Africains qui se hasarderont à servir de tête de pont ou de sous-traitants à des stratégies extérieures hostiles à la RDC élaborées ailleurs seront toujours payés en monnaie de singe, en plus de la résistance farouche du peuple congolais à laquelle ils devront s’attendre ».

Joseph Kabila peut (encore) dormir sur ses deux oreilles

Si Kinshasa perd ses nerfs face aux critiques internationales, c’est que pour la première fois depuis le début de la crise pré-électorale congolaise en 2014, les Etats-unis, l’Europe et l’Union africaine parlent d’une même voix et soutiennent une stratégie commune. Mais cette pression sera-t-elle suffisante pour faire bouger les lignes à Kinshasa ? Pas si sûr. Car en fait, il n’y a rien de vraiment neuf dans les positions françaises et angolaises. Le respect de l’accord de la Saint-Sylvestre a déjà été foulé du pied plusieurs fois et notamment avec le report de la présidentielle fin 2017, et ce sans aucune conséquence sur le pouvoir congolais.

La pression internationale a pour effet de crisper un peu plus les autorités congolaises, enfermant Kinshasa dans une dangereuse fuite en avant, dictée par un président bien décidé à ne pas lâcher le pouvoir. Et tant que la situation sécuritaire reste sous contrôle de Kinshasa, Joseph Kabila peut (encore) dormir sur ses deux oreilles. Car malgré les gesticulations, la communauté internationale et les pays voisins ne sont pas encore prêts à intervenir pour faire partir de force le président congolais. Ce qui veut dire que si les élections, encore très hypothétiques, ne sont pas organisées le 23 décembre 2018, comme annoncé, l’opposition ne pourra plus compter que sur elle-même pour dénouer l’interminable crise politique congolaise.

Christophe RIGAUD – Afrikarabia