Coupe du monde 2018 – Victoire de la France : celle de l’Afrique aussi ?

Coupe du monde 2018 – Victoire de la France : celle de l’Afrique aussi ?

REVUE DE PRESSE. La victoire de l’Équipe de France que d’aucuns ont baptisée « la sixième équipe africaine » divise sur le continent, entre célébration d’une France « arc-en-ciel », et danger d’une « célébration sélective ».
PAR AGNÈS FAIVRE
Publié le  | Le Point Afrique
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Paul Pogba et Samuel Umtiti après la finale de la Coupe du monde 2018 entre la France et la Croatie au stade Loujniki de Moscou le 15 juillet 2018.

© Mehdi Taamallah

« On est champions ». La phrase est sur toutes les lèvres au lendemain de la victoire de la France en finale de la Coupe du monde… Et bien au-delà de l’Hexagone. La formule est abondamment clamée sur des comptes Facebook et Twitter d’internautes africains. Même certains médias américains s’emballent. « L’Afrique remporte la Coupe du monde avec la victoire de la France sur la Croatie », titre, catégorique, le site NewsOne, qui traite des « informations pour et sur les Noirs américains ». « Deux buts de joueurs africains font gagner le trophée à la France », nuance un brin Face2FaceAfrica, un site panafricain fondé par des Ghanéens de New York.

Sur le continent, le quotidien burkinabé Le Pays troque le qualificatif « black-blanc-beur » consacré lors du mondial de 1998 contre une formule plutôt attribuée à l’Afrique du Sud multiraciale : « Le triomphe de la France arc-en-ciel ». « La France championne du monde : l’Afrique, l’autre trophée », lit-on enfin en une du site d’infos guinéen Le Djely.

Emballement progressif pour les Bleus

Cinq équipes africaines étaient qualifiées pour cette 21e Coupe du monde (Égypte, Maroc, Nigeria, Sénégal, Tunisie). Mais au fil de leur élimination, l’engouement pour les Bleus s’est fait jour. Il a enflé au lendemain de la victoire de la France sur l’Argentine (4-3), laquelle avait sorti le Nigeria de la compétition (4-2), le 26 juin. « La France africaine venge l’Afrique », titrait Aujourd’hui au Faso le 30 juin, « L’Afrique est encore en compétition (…) via ses fils. De la Kabylie aux confins des forêts caféières occidentales ou centrales, en passant par le wasteland du Sahara, cette partie géographique de l’Afrique, liée à la France par le sang de la liberté et par l’ADN de la civilisation multiraciale, a vibré au rythme des courses folles de Mbappé, quand ce n’est pas sur la force de caractère de Blaise Matuidi. On peut affirmer avec un brin d’ironie, mais non sans légitime fierté, que la France « africaine » a vengé l’Afrique, en éliminant l’Argentine, qui pensait avoir mis fin au rêve africain, en sortant le Nigeria… Elle nous doit bien cela, cette France de nos ancêtres les Gaulois… », écrivait alors Hamed Junior.

La France, « sixième équipe africaine »

Cet élan pro-Bleus s’est consolidé lors la défaite, le 28 juin, du Sénégal face à la Colombie (0-1). Avec l’élimination des Lions de la Téranga, derniers représentants du continent africain, la France est ainsi devenue « la sixième équipe africaine » selon le quotidien burkinabé Le Pays. « L’équipe de France africaine enflamme la Toile », soulignait alors le site d’infos algérien TSA (Tout sur l’Algérie). Et de rappeler que les Bleus restaient « l’équipe ayant le plus grand nombre de joueurs d’origine étrangère, parmi les nations toujours en lice dans le tournoi », avec « pas moins de 16 joueurs originaires d’Afrique dont 2 du Maghreb (Adil Rami et Nabil Fakir) », selon le journaliste Mourad Adoud.

Une équipe de France que nombre d’internautes africains se sont donc appropriée.

« Merci mon cousin Umtiti », tweete un journaliste kenyan en clin d’œil au but de Samuel Umtiti lors de la demi-finale France-Belgique.

En N’golo Kanté, un Français né à Paris qui a aussi la nationalité malienne, certains ont vu un digne héritier du roi Soumahoro Kanté, roi du Sosso.

Puis, à quelques jours de la finale France-Croatie, c’est le drapeau tricolore, flanqué d’une carte d’Afrique noire sur la bande blanche, qui a circulé sur les réseaux sociaux.

« Voici le drapeau qui devrait être hissé quand retentira la Marseillaise dimanche lors de la finale de la Coupe du monde.
Les musiciens répètent en ce moment les partitions de tam-tam et de Kora pour mieux africaniser la Marseillaise », ironise le Guinéo-Béninois Noël Gnimassou sur Facebook.

Un trophée pour l’Afrique, qui aide les « coqs à s’émanciper »

« La victoire de la France est celle de l’Afrique par procuration : dans les salons feutrés, les gargottes, les endroits cosy des capitales africaines, tous les chœurs chantaient à l’unisson pour la France, et les cœurs battent la chamade, lorsque les Croates menaçaient ou ont réduit le score de 4 à 2. Par contre, les dribles et surtout les buts de Kylian Mbappé ou de Paul Pogba faisaient délirer des salles, on se jetait bras-dessus-dessous, on criait à tue-tête. Car quelqu’un qui ne connaît pas la France géographiquement, s’il observe la configuration des onze joueurs, il dira que ce pays se trouve en Afrique », résume le journaliste Hamed Junior dans le site burkinabé Aujourd’hui au Faso.

Et de convoquer l’histoire et les relations entre la France et ses anciennes colonies : « L’histoire démontre une fois de plus toute la beauté de l’incestueuse ambigüité du « je t’aime moi non plus » qui symbolise malgré tout la force multiraciale de la France. 20 ans avant, c’est Lilian Thuram, Zinédine Zidane et autre Thierry Henry qui donnaient un éclat particulier au drapeau français. 20 ans après, c’est Paul Pogba, Kylian Mbappé, Ngolo Kanté et autres Samuel Umtiti qui font flotter les couleurs bleu-blanc-rouge sur le toit du monde. Tout comme ces tirailleurs venus des quatre coins du continent qui ont versé leur sang pour la gloire de la France, ils ont versé leur sueur pour le rayonnement du bleu français. Forcément, l’Afrique savoure cette victoire comme la sienne, convaincue que sans elle, ces Coqs, parfois maladroitement si fiers de leurs origines, auraient eu du mal à s’émanciper dans leur basse-cour. »

Les Algérois pour la Croatie

Toute l’Afrique n’exultait pas pour autant, ce dimanche soir, à chaque but marqué par un tricolore. Dans son reportage sur la place de la Grande Poste d’Alger, Hassan Saadoun raconte dans TSA des milliers de cœurs qui vibrent pour la Croatie, « sous un soleil de plomb ». « Tout au long du match gagné par les Français (4-2), (les Algériens) ont réagi aux actions offensives des malheureux, mais vaillants Croates, qui, même défaits, ont su garder les spectateurs en haleine tout au long de la rencontre », relate le journaliste. Et de souligner que ce soutien n’est pas « que politique ». Tout d’abord, « pour beaucoup d’Algérois qui ont supporté la Croatie, l’équipe de France joue mal et « moche » », rend-il compte, reprenant le terme d’un supporter. Un autre Algérois juge le jeu des Français « ennuyeux », et regrette l’exclusion de Karim Benzema « parce qu’il est Algérien ». Les supporteurs sont repartis « déçus par le résultat de cette finale, remportée par une équipe défensive », conclut le reporter.

L’espoir d’un « nouveau jour » en France ?

Boundi Ouaoba, rédacteur en chef du quotidien burkinabé Le Pays, concède que la France n’a pas toujours brillé sur le terrain. Mais il est dans un jour optimiste, au lendemain de la victoire. Il salue de fait la progression des Bleus qui « ont réussi là où on les attendait le moins, surtout que lors du troisième match de poules face au Danemark, ils ont donné à voir un jeu qui n’avait convaincu personne et qui laissait entrevoir un parcours qui ne promettait pas d’aller jusqu’au bout ». Surtout, estime-t-il, « c’est le triomphe de la France arc-en-ciel ! Et les partisans de l’extrême droite doivent en être amers ; eux qui, certainement, misaient sur une élimination de la France dès le premier tour pour seriner à l’envi leur rengaine pour le moins surannée. Ils en auront pris pour leur grade. Cocorico ! Le Coq a chanté et c’est un nouveau jour qui se lève sur la France. »

Et c’est vrai qu’au fil du mondial, les commentaires parfois haineux propagés sur les réseaux sociaux, par certains Français manifestement de plus en plus hostiles à l’immigration (six français sur dix estiment que la France accueille trop de migrants selon un récent sondage), se sont faits plus rares. Les voix de l’extrême droite, ou d’une certaine droite dure, étaient sinon absentes, du moins inaudibles. Même lorsque les Bleus dévoilaient allègrement des vidéos, dans lesquelles on les voyait danser sur du Compa (rythme haïtien), du zouk, sur DJ Arafat, ambassadeur ivoirien du copé-décalé, Magic System, ou encore le rappeur Booba.

Une célébration à deux vitesses

Face à ce répit, transcendé par une célébration de la diversité à la française, l’éditorialiste du Djely Boubacar Sanso Barry invite toutefois à garder les pieds sur terre. « Au-delà de la victoire qu’il faut saluer, il y a aussi une lâcheté qu’il convient de dénoncer », écrit-il. « Comme avec le jeune Mamadou Gassama, on réalise que la France est plutôt portée à magnifier et à célébrer sa diversité quand celle-ci rime avec succès, victoire et grandeur de la République. Ainsi, hier, au terme du match contre la Croatie, on a vu Emmanuel Macron qui serrait très fort Paul Pogba et Kylian Mbappé notamment contre lui. (…) Or, ce même président Macron, pourtant issu des entrailles du Parti socialiste, est partisan de la fermeture des frontières européennes. Assimilant les migrants notamment ceux en provenance de l’Afrique à une horde de miséreux à l’assaut de la forteresse Europe, il est promoteur des hot-spots, ces fameux centres de tri qu’on désire installer sur le continent africain. Bref, chez Macron, c’est la célébration sélective. »

Nombre d’internautes ont abondé dans ce sens, avec l’image de l’équipe de France illustrée par ce slogan : « Le seul moment où l’immigration ne dérange personne ».

Etre un super-héros pour réussir en France ?

La « célébration sélective » que théorise Boubacar Sanso Barry fait écho à un article de Karen Attiah paru dans le prestigieux quotidien américain The Washington Post. Celle qui se présente comme mi-Ghanéenne mi-Nigériane écrit : « Les Bleus illustrent aussi certaines réalités sombres sur le fait d’être un immigrant africain en Occident. Souvent, les libéraux (qui représentent plutôt l’aile gauche aux États-Unis, ndlr) bien intentionnés soulignent les accomplissements extraordinaires des immigrants afin d’exalter les vertus de l’immigration et de la tolérance. Mais de tels efforts renforcent l’idée que les immigrants noirs doivent être surhumains pour être jugés dignes d’appartenir à une société à majorité blanche. Nous devons être des super-héros avec les pouvoirs de Spider-Man, capables de sauver les bébés prêts à tomber des balcons. Nous devons entrer dans les plus prestigieuses universités et gagner notre juste part de diplômes supérieurs. Nous devons être assez talentueux dans les sports pour ramener des championnats à domicile et la gloire internationale. » Un discours qui n’a rien de nouveau, mais qui reste hélas d’actualité selon cette journaliste.

En somme, les héros du ballon rond d’aujourd’hui, s’ils peuvent peut-être réconcilier la France, et porter haut les valeurs de la diversité, ne masquent pas les failles qui subsistent… Et le chemin qui reste à parcourir. « En Mbappé, Matuidi et autre N’golo Kanté, les Français voient aujourd’hui des citoyens à part entière, des compatriotes tout court. Mais très vite, d’autres Français aux noms aussi exotiques seront associés à la criminalité et au radicalisme, entre autres », peut-on encore lire sur le site du Djely sous la plume de Boubacar Sanso Barry. La victoire française, conclut-il, est celle « d’une France qui ne discrimine, ni ne stigmatise certains des siens. Dommage que cela ne puisse pas durer. »