RD Congo : Kabila maintient le mystère sur ses intentions

RD Congo : Kabila maintient le mystère sur ses intentions

On attendait un discours de vérité sur la suite qu’il allait donner à son parcours politique, on a eu de la part de Joseph Kabila un discours aux accents patriotiques qui n’a levé aucun voile.
PAR J.J ARTHUR MALU-MALU
Publié le  | Le Point Afrique
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En mai dernier déjà, Joseph Kabila s’était adressé à ses compatriotes dans un discours à la Nation.

© JUNIOR D. KANNAH / AFP

Devant les deux chambres du Parlement réunies en Congrès, Joseph Kabila a prononcé jeudi un discours qui a duré une cinquantaine de minutes. Sur le papier, cette intervention, très attendue à l’approche des élections présidentielle et législatives prévues le 23 décembre prochain, après une série de reports, était la dernière du genre pour cet homme qui a pris le gouvernail de la République démocratique du Congo depuis 2001, à la faveur d’un malheureux concours de circonstances : l’assassinat de son prédécesseur de père, Laurent-Désiré Kabila.

Le suspense toujours

Nombreux sont les Congolais qui voulaient entendre le président hors mandat envoyer des signaux sur son intention de céder le pouvoir au vainqueur du prochain scrutin présidentiel qui suscite fantasmes et inquiétudes dans le pays. Mais Joseph Kabila, qui a l’art d’entretenir le suspense jusqu’au bout, s’est montré combatif. Sans dévoiler toutes ses cartes, il s’est contenté d’une formule sibylline : « Notre engagement à respecter la Constitution demeure, lui aussi, sans équivoque. »

Mais quel sens accorder à son propos dans un pays où, aussi paradoxalement que cela puisse paraître, des manifestants ont été tués lors de marches pacifiques organisées pour réclamer « le respect de la Constitution » ? Des manifestations contre une nouvelle candidature de Kabila ont été interdites ou réprimées dans le sang.

Respect de la Constitution ?

Certains ont cru entendre « je ne serai pas candidat » et d’autres l’exact contraire. Les observateurs qui décryptent ses faits et gestes et qui tentent de cerner ce qui se cache derrière les nominations auxquelles il a procédé tout récemment au sein de l’armée et à la Cour constitutionnelle n’excluent pas une candidature de celui qui a proclamé sa « passion pour le Congo » devant sénateurs et députés regroupés. Reste une inconnue de taille : comment la population accueillerait-elle un tel scénario ? L’accord dit de la Saint-Sylvestre, conclu sous l’égide de l’Église catholique par les principales tendances politiques en décembre 2016, et en vertu duquel certaines des institutions actuelles ont été mises en place, prévoit sans ambiguïté le départ de Kabila après l’installation de son successeur.

Les compteurs remis à zéro

Ceux qui le soupçonnent de chercher à rempiler envers et contre tous s’appuient notamment sur le fait que depuis quelques semaines, des ténors de son parti, le Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), écument les plateaux télé et les studios de radio pour défendre une nouvelle candidature de Joseph Kabila, au motif que la révision constitutionnelle intervenue en 2011, selon les termes de laquelle l’élection du président s’effectue à la majorité simple des suffrages exprimés, a remis les compteurs à zéro concernant les mandats. Ils expliquent que Joseph Kabila, au pouvoir depuis 2001, reste éligible, car la RDC a changé de cadre constitutionnel il y a 7 ans. Certes, ils constituent une minorité, mais leur démarche ne semble pas anodine. Argument fragile et facilement démonté pièce par pièce par la majorité des constitutionnalistes qui s’est exprimée sur cette question. Pour ceux-ci, le président sortant est devenu inéligible, depuis la fin de son second et dernier mandat en… décembre 2016. Ce débat juridique agite les milieux universitaires et les réseaux sociaux.

La carte souverainiste

Le chef de l’État fait vibrer la corde souverainiste dès qu’il se sent en difficulté et sous pression. « J’en appelle à la vigilance et au patriotisme de la classe politique, toutes tendances confondues, afin que les prochaines élections, ouvertes, du reste, à tous ceux qui en remplissent les conditions légales d’éligibilité, soient un moment de célébration de la cohésion et de l’unité nationales », a martelé Joseph Kabila.

D’ores et déjà, la perspective d’une candidature de Moïse Katumbi semble s’éloigner. L’ancien gouverneur du Katanga, en exil en Europe, est non seulement sous le coup de condamnations liées notamment à une affaire immobilière, mais aussi empêtré dans une histoire de double nationalité qui fragilise sa position.

Des élections avec Bemba et Tshisekedi

En revanche, l’hypothèse d’une présence de Jean-Pierre Bemba sur la ligne de départ paraît crédible depuis son acquittement, en appel, par la Cour pénale internationale qui siège à La Haye. L’ancien vice-président congolais, qui vient de passer une dizaine d’années en prison, après avoir été reconnu en première instance coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, pourrait regagner Kinshasa juste à temps pour déposer son dossier, lui qui a été désigné par son parti, le MLC, pour défendre ses couleurs lors de ce scrutin qui s’annonce ouvert. Les faits qui lui étaient reprochés remontaient au début des années 2000, lorsque Jean-Pierre Bemba, alors chef rebelle, avait envoyé ses combattants soutenir les forces gouvernementales centrafricaines malmenées par les rebelles de François Bozizé qui avait gagné cette guerre et ensuite pris le pouvoir. Jean-Pierre Bemba semble à l’abri de toute poursuite judiciaire s’il rentre en RDC.

De son côté, Félix Tshisekedi, le dirigeant de l’UDPS, continue à creuser son sillon discrètement, multipliant les voyages dans le Congo profond. Le fils de la figure historique de l’opposition, Étienne Tshisekedi, décédé à Bruxelles en février 2017, se fait peu à peu un prénom. Il joue la carte du chevalier blanc qui n’a jamais occupé une fonction ministérielle, et qui serait donc au-dessus de tout soupçon de détournement de fonds publics.

La stratégie du bilan « positif »

Joseph Kabila s’est gargarisé de ses « réalisations » à la tête de l’État au cours des 17 dernières années. Il a égrené des chiffres qui, parfois, ne disent pas grand-chose. Fier de son bilan économique, il s’est permis des raccourcis du genre : « Le taux de chômage de la population active a connu un taux de réduction de 15 % de 1997 à ce jour. » Pourquoi part-il de l’année où la rébellion conduite par Laurent-Désiré Kabila et soutenue par le Rwanda et l’Ouganda avait mis un terme au « règne » du maréchal Mobutu ? Quel est le taux de chômage actuel ? Quel organisme publie les chiffres du chômage en RDC et à quel rythme ? Mystère !

Au fil de son allocution, parsemée de données macro-économiques et d’affirmations non étayées, émergeait un Congo qui se modernise et se métamorphose à la vitesse grand V. Sauf que ce Congo-là n’existe que dans les fantasmes.

La fiction d’une RDC moderne

Joseph Kabila, le roi du contrepied, n’a pas dit un traître mot de la réalité peu reluisante de la RDC : Kinshasa peine à asseoir son autorité sur l’ensemble du territoire national, devenu le terrain de jeu de quelque 130 groupes armés tant nationaux qu’étrangers ; l’armée est incapable de mener des opérations de grande envergure sans l’appui logistique de la mission de l’ONU dans le pays ; des milliers d’enfants décharnés et au regard vitreux sont exposés à la famine dans le Kasaï ; les membres du clan au pouvoir associés à de gigantesques scandales financiers n’ont jamais été poursuivis, etc. Jour après jour, la RDC semble justifier son surnom peu flatteur de « royaume de l’impunité ».

L’autosatisfaction comme argument pour convaincre

Le président s’est vanté du « modèle démocratique » congolais, tout en lançant des piques aux « donneurs de leçons ». En lisant entre les lignes, il ne fallait pas être grand clerc pour comprendre qu’il s’en prenait aux pays occidentaux (parmi lesquels la Belgique, l’ancienne puissance coloniale) qui s’expriment régulièrement sur la situation politique en République démocratique du Congo. « Le Congo n’ayant jamais donné de leçons à personne, il n’est pas disposé à en recevoir dans ce domaine, surtout pas de la part de ceux qui ont assassiné la démocratie dans ce pays et ailleurs sur le continent », a-t-il martelé. Ce discours, qui a pris les allures d’un exercice d’autosatisfaction, n’a pas répondu aux attentes. Il n’en reste pas moins que le coin du voile sera levé dans les prochains jours, car ceux qui briguent la présidence sont appelés à déposer leur dossier de candidature entre le 25 juillet et le 8 août. Ce n’est qu’à l’issue de cette phase que les électeurs auront une idée précise de la liste des successeurs potentiels de Joseph Kabila et des vraies intentions de ce dirigeant secret et rusé. Le compte à rebours a commencé.