« Le cobalt congolais sent le soufre »

« Le cobalt congolais sent le soufre »

Le gouvernement, qui a révisé son code minier, veut accroître ses revenus tirés de l’exploitation de son sous-sol. Mais cet argent sert parfois à alimenter des conflits ou à enrichir des proches du pouvoir, explique Philippe Escande, éditorialiste économique au « Monde ».

Par Philippe Escande Publié le 04 December 2018 à 10h42 – Mis à jour le 04 December 2018 à 10h42

Une usine de transformation du cobalt, à Lubumbashi, au Congo, en février.
Une usine de transformation du cobalt, à Lubumbashi, au Congo, en février. SAMIR TOUNSI / AFP

La porcelaine de Sèvres doit beaucoup au cobalt, les batteries d’automobiles aussi. Avec l’essor programmé de la voiture électrique, pour laquelle les constructeurs mondiaux ont prévu d’investir près de 100 milliards de dollars (88 milliards d’euros), la demande est intense et les prix grimpent. Ils ont doublé depuis deux ans. De quoi réjouir les producteurs de ce précieux métal. Ou plutôt le producteur. Car la singularité de ce minerai est d’être produit en grande majorité dans un seul pays, la République démocratique du Congo (RDC). Celui-ci représente plus de 60 % de la production mondiale et pourrait, selon certains analystes, en fournir les trois quarts en 2021.

La décision de la RDC de classer ce métal parmi les « substances minérales stratégiques », au même titre que le germanium et la colombo tantalite, plus discrets, mais essentiels dans les objets électroniques comme les smartphones, est des plus logiques.

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Le gouvernement a profité de la révision de son code minier et de ce nouveau classement pour multiplier par trois les royalties qu’il impose aux entrepreneurs miniers. Il percevra désormais 10 % du prix de vente. Il a également décidé de mettre fin aux contrats de long terme avec les grandes compagnies minières et de tous les renégocier. Selon le président de la compagnie nationale Gécamines, Albert Yuma, il s’agit de faire participer davantage les géants britanniques (Glencore) ou chinois (Molybdenum) au développement du pays. Il les accuse notamment de réduire artificiellement leurs bénéfices pour échapper à l’impôt.

L’Occident cherche à développer des batteries sans cobalt

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Le plus vaste pays d’Afrique subsaharienne a certainement raison de chercher à accroître ses revenus tirés de l’exploitation de son exceptionnel sous-sol. Le cobalt est un sous-produit du cuivre et du nickel, qu’il produit donc également en masse. Mais des doutes subsistent sur l’utilisation de ces ressources par les autorités. Selon certaines organisations non gouvernementales, comme le Carter Center américain ou le Global Witness britannique, des centaines de millions de dollars versées par les compagnies minières à Gécamines ont mystérieusement disparu ces dernières années.

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Un argent qui sert parfois à alimenter des conflits ou à enrichir des proches du pouvoir. Albert Yuma dément ces allégations, mais le cobalt congolais sent le soufre. La RDC est l’un des pays les plus pauvres du monde, et l’on sait que près du quart de la production est extrait artisanalement par des travailleurs dont certains s’insinuent la nuit sur les sites, creusent leur trou et repartent à l’aube vendre leur production à des négociants chinois.

Tout cela ternit singulièrement la réputation du minerai congolais, déjà réputé cher. C’est pourquoi, en Occident, les recherches sont intenses pour développer des batteries sans cobalt. Le fabricant américain de voitures électriques Tesla a déjà réduit la part dans les batteries qu’il fabrique en coopération avec le japonais Panasonic. Il y a urgence pour le Congo à voir au-delà de la simple exploitation des rentes d’un minerai stratégique, mais fragile.

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